Droit commercial

Litige commercial entre entreprises : que faire en premier ?

Litige commercial entre entreprises : les décisions à prendre dès les premiers jours : sécuriser la preuve, préserver vos délais, négocier en position de force.

Un client n'a pas réglé votre facture et cesse de répondre. Un prestataire livre un équipement non conforme puis refuse de reprendre le chantier. Un ancien associé capture une partie de votre clientèle en emportant le fichier clients. Dans un litige commercial entre entreprises, les décisions prises dans les premiers jours pèsent souvent plus lourd que l'argumentation développée devant le juge deux ans plus tard. Ce sont elles qui déterminent ce que vous pourrez prouver, ce que vous pourrez recouvrer, et si vous négocierez en position de force ou de faiblesse.

Cet article ne récite pas les règles du droit commercial. Il décrit, dans l'ordre où elles se présentent, les décisions concrètes à prendre lorsqu'un conflit s'ouvre avec un client, un fournisseur, un partenaire ou un associé, avant même de savoir si l'affaire sera portée devant un tribunal.

Avoir gain de cause suppose d'abord de le prouver

C'est l'erreur la plus fréquente. Convaincu d'être dans son bon droit, un dirigeant se lance dans une bataille de courriels, multiplie les relances et laisse passer les semaines, avant de découvrir, au moment d'agir, que l'essentiel de son dossier repose sur des conversations téléphoniques ou des accords verbaux impossibles à établir.

Devant le juge, la conviction d'être dans son bon droit ne suffit pas : encore faut-il être en mesure de l'établir. La première décision consiste donc à geler l'état de la preuve avant qu'il ne se dégrade. Cela suppose de réunir sans attendre le contrat et ses avenants, les bons de commande et de livraison, les factures, les échanges écrits (courriels, messages, correspondances sur les outils partagés) et les comptes rendus de réunion, puis de reconstituer une chronologie datée des faits.

Or certaines preuves disparaissent vite. Une plateforme d'échange est fermée, une messagerie professionnelle est purgée au départ d'un salarié, un stock non conforme est écoulé, un ouvrage litigieux est recouvert par le corps d'état suivant. Dès qu'un élément matériel risque de disparaître, sa conservation devient prioritaire, avant toute discussion sur le fond. Le code de procédure civile offre pour cela un instrument précieux : l'article 145, qui permet, avant tout procès, de solliciter du juge une mesure d'instruction, expertise ou constat, lorsqu'il existe un motif légitime de conserver ou d'établir la preuve de faits dont pourrait dépendre la solution d'un litige. Dans les contentieux techniques, en construction notamment, cette démarche constitue fréquemment la première initiative à prendre, l'expertise commandant ensuite tout le reste du dossier.

Avez-vous encore le temps d'agir ? La question du délai de prescription

Avant d'établir une stratégie, il est nécessaire de vérifier qu'elle demeure juridiquement ouverte. Entre commerçants, ou entre un commerçant et un non-commerçant, le délai de prescription de droit commun est de cinq ans (article L110-4 du code de commerce), qui court à compter du jour où le titulaire du droit a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant d'agir.

Ce délai de cinq années peut sembler confortable. En pratique, son point de départ se discute, et certaines actions obéissent à des délais spéciaux sensiblement plus courts : deux ans pour l'action en garantie des vices cachés, à compter de la découverte du défaut ; un an en matière de transport de marchandises ; sans oublier les délais propres à la vente commerciale ou à certaines garanties de construction. Dès lors, la vraie question est la suivante : quel régime s'applique précisément à votre créance, et depuis quand court-il ? Une prescription mal appréciée suffit à ruiner l'action la mieux fondée.

Que dit votre contrat ? La clause qui peut changer toute la stratégie

Avant de choisir un mode d'action, relisez le contrat comme le fera l'adversaire. Trois clauses commandent souvent la marche à suivre.

La clause attributive de compétence désigne le tribunal saisi et, entre commerçants, elle est en principe valable : elle peut vous imposer de plaider à l'autre bout de la France, ce qui change le coût et le rapport de force. La clause compromissoire renvoie le litige à un arbitrage : la voie judiciaire classique est alors fermée, avec des conséquences lourdes en termes de délai, de coût et de confidentialité. Enfin, une clause de conciliation ou de médiation préalable obligatoire impose une tentative de règlement amiable avant toute saisine ; la Cour de cassation juge que son non-respect constitue une fin de non-recevoir, c'est-à-dire que la demande portée directement devant le juge peut être déclarée irrecevable. Saisir le tribunal en oubliant cette clause, c'est risquer de perdre plusieurs mois et de devoir tout recommencer.

Le contrat n'est pas seulement la source du litige : il en fixe les règles du jeu. L'ignorer au départ, c'est se condamner à découvrir ces contraintes au pire moment.

Solution amiable ou procédure judiciaire : comment trancher ?

La question se pose presque toujours, et la réponse binaire, négocier ou assigner, se révèle rarement efficace. Le choix dépend de trois paramètres : la solidité de votre preuve, la solvabilité de l'adversaire et l'intérêt que vous avez à préserver la relation.

En pratique, la voie amiable présente un intérêt particulier lorsque la relation commerciale a vocation à se poursuivre, lorsque l'aléa judiciaire est réel (preuve imparfaite, interprétation contractuelle discutable) ou lorsque la rapidité et la discrétion priment. La médiation et la conciliation offrent des solutions souvent plus rapides et moins coûteuses qu'un procès, et permettent des issues qu'un juge serait plus réticent à ordonner : rééchelonnement, compensation en nature, poursuite aménagée du contrat.

À l'inverse, la voie judiciaire s'impose lorsque l'adversaire temporise, lorsque sa solvabilité se dégrade, lorsqu'un point de droit doit être tranché ou lorsqu'un titre exécutoire devient nécessaire au recouvrement. Ces deux voies ne s'excluent d'ailleurs pas : une mise en demeure ferme, adossée à un dossier visiblement prêt à être porté devant le juge, demeure le meilleur déclencheur d'une négociation sérieuse. Une entreprise qui perçoit que son interlocuteur est prêt à assigner négocie autrement que face à de simples relances.

La mise en demeure n'est du reste pas une formalité : elle fait courir les intérêts moratoires (article 1344-1 du code civil), constitue le préalable de nombreux mécanismes contractuels, tels la résolution ou l'allocation de dommages-intérêts, et matérialise, pièces à l'appui, le point de bascule du dossier. Sa rédaction mérite autant de soin qu'un jeu de conclusions.

La situation est urgente : quelles mesures immédiates ?

Certaines situations ne supportent pas le calendrier d'un procès au fond, qui se compte en années. Deux réflexes doivent alors être examinés sans délai.

Le référé permet d'obtenir une décision provisoire, mais immédiatement exécutoire, en quelques mois. Le référé-provision (article 873 du code de procédure civile devant le tribunal de commerce) autorise le président à condamner le débiteur au paiement d'une provision lorsque l'obligation n'est pas sérieusement contestable. Le levier est redoutable face à une facture impayée que rien ne justifie de contester : le créancier n'attend pas le jugement au fond pour être payé. Le même juge peut ordonner des mesures conservatoires ou de remise en état lorsque l'urgence le commande.

Lorsque l'urgence devient extrême, le calendrier peut se resserrer davantage encore. Le référé dit « à heure indiquée », ou « d'heure à heure », permet, sur autorisation préalable du juge, d'assigner l'adversaire à une audience fixée à très bref délai, parfois le jour même et jusque les jours fériés ou chômés ; On y recourt lorsque quelques jours d'attente suffiraient à priver la décision de tout effet utile : dissipation imminente d'actifs, interruption brutale de livraisons vitales, mesure sur le point de devenir irréversible.

Le référé ne tranche toutefois que le provisoire. Lorsque l'urgence appelle une décision définitive, revêtue de l'autorité de la chose jugée, il faut se tourner vers les procédures d'urgence au fond, dont le nom diffère selon la juridiction : devant le tribunal judiciaire, la procédure à jour fixe ; devant le tribunal de commerce, l'assignation à bref délai. Dans l'un et l'autre cas, le président autorise le demandeur à assigner directement à une audience rapprochée, et la juridiction statue au fond, et non à titre provisoire. À cela s'ajoute, là où un texte particulier la prévoit, la procédure accélérée au fond (article 481-1 du code de procédure civile), qui emprunte la célérité du référé tout en aboutissant à une véritable décision au fond.

Les mesures conservatoires répondent à un autre risque : celui de gagner le procès sans rien recouvrer, l'adversaire ayant entre-temps organisé son insolvabilité. La saisie conservatoire (article L511-1 du code des procédures civiles d'exécution) permet, sur autorisation du juge, de bloquer un compte bancaire, des créances ou des biens du débiteur, dès lors que la créance paraît fondée en son principe et que son recouvrement est menacé. Engagée tôt, avant que l'adversaire n'en soit informé, elle modifie en profondeur le rapport de force ; engagée trop tard, elle ne saisit qu'un compte déjà vide.

Au demeurant, ces mesures ne s'improvisent pas : mal calibrées, elles exposent celui qui les prend à des dommages-intérêts si la créance n'est finalement pas reconnue. Leur opportunité s'apprécie au cas par cas.

Quelle procédure engager, et devant quel tribunal ?

Une fois la stratégie arrêtée, il convient encore de retenir le véhicule procédural adéquat. Pour une créance certaine et non contestée, l'injonction de payer offre une voie rapide et peu coûteuse : une requête au greffe, une ordonnance rendue sans débat contradictoire préalable, aucune tentative amiable n'étant du reste exigée pour l'emprunter. Elle perd tout intérêt, en revanche, si le débiteur conteste sérieusement, car il lui suffit de former opposition pour renvoyer l'affaire à un débat au fond. Pour un litige sérieusement discuté sur le principe ou le montant, l'assignation au fond reste la voie normale, le référé se bornant à trancher le provisoire et l'urgent.

Un mot sur la juridiction. Les litiges entre commerçants relèvent en principe du tribunal de commerce. Depuis le 1er janvier 2025 et jusqu'au 31 décembre 2028, une expérimentation transforme toutefois douze de ces juridictions en tribunaux des activités économiques (notamment Paris, Nanterre, Versailles, Lyon et Marseille), dotés d'une compétence élargie, en particulier en matière de procédures collectives, quel que soit le statut du débiteur. Ailleurs, le tribunal de commerce demeure inchangé. Cette carte mouvante, combinée aux éventuelles clauses attributives de compétence, rend le choix de la juridiction moins évident qu'il n'y paraît.

Une contrainte de forme doit enfin être anticipée : l'assignation doit préciser les diligences entreprises en vue d'une résolution amiable, ou justifier d'une dispense (article 54 du code de procédure civile). Et devant les juridictions commerciales, la représentation par avocat est en principe obligatoire, sauf pour les litiges portant sur un montant inférieur ou égal à 10 000 euros et quelques matières spécifiques (article 853 du code de procédure civile).

Stratégie pratique : que faire, concrètement, dès l'ouverture du conflit ?

Ramenées à l'essentiel, les premières décisions d'un litige commercial entre entreprises s'ordonnent en cinq temps.

1. Figer le dossier. Rassembler le contrat, les échanges et les pièces, reconstituer une chronologie datée et sécuriser sans attendre toute preuve périssable, au besoin par une mesure fondée sur l'article 145 du code de procédure civile.

2. Vérifier deux paramètres qui commandent tout le reste : le délai de prescription applicable à votre action et la solvabilité réelle de l'adversaire. Une créance juridiquement solide contre un débiteur insolvable n'a pas la même valeur qu'une créance équivalente dirigée contre une société prospère.

3. Relire le contrat comme le fera l'adversaire : clause attributive de compétence, clause d'arbitrage, clause de médiation préalable. Ces stipulations dictent où et comment le litige devra être porté.

4. Choisir la voie : mise en demeure et négociation, mesures d'urgence (référé, saisie conservatoire) ou procédure au fond, ces options se combinant plus souvent qu'elles ne s'opposent.

5. Décider du tempo. Agir promptement et avec fermeté lorsque la solvabilité de l'adversaire est en jeu ou que la preuve se dégrade ; prendre le temps de construire lorsque le dossier gagne à mûrir et que la relation mérite d'être préservée.

C'est précisément dans cet exercice que l'analyse d'un avocat rompu au contentieux des affaires fait la différence. Non pour réciter la règle, mais pour lire le dossier dans toutes ses dimensions : documents contractuels, échanges entre les parties, preuves disponibles, chronologie des faits, enjeux financiers et degré d'urgence. De cette lecture se déduit la séquence de décisions propre à maximiser vos chances tout en maîtrisant le coût et le calendrier. Un même impayé appellera une simple mise en demeure, un référé-provision ou une saisie conservatoire selon la solidité de la preuve et la surface financière du débiteur. La qualité de la stratégie initiale détermine, plus que tout le reste, l'issue du litige.

Combien de temps, pour quel coût ?

Deux questions reviennent invariablement et méritent une réponse franche. Sur le calendrier : un référé se règle en quelques mois, une injonction de payer non contestée en quelques semaines, tandis qu'un contentieux au fond devant le tribunal de commerce s'étend fréquemment de douze à vingt-quatre mois en première instance, davantage en cas d'expertise ou d'appel. Ces durées valent pour la procédure ordinaire : les voies d'urgence évoquées plus haut, du référé à la procédure à jour fixe ou à bref délai, permettent, lorsque leurs conditions sont réunies, d'obtenir une décision en un temps très inférieur. Sur le coût : au-delà des honoraires d'avocat, il convient d'intégrer les éventuels frais d'expertise, de commissaire de justice et de procédure, ainsi que le temps interne mobilisé. Ce coût s'apprécie toujours au regard de l'enjeu, de la probabilité de succès et, surtout, des perspectives réelles de recouvrement. Engager des frais de procédure contre un débiteur en cessation des paiements n'a guère de sens : l'arbitrage entre le coût du contentieux et l'espérance de gain fait partie intégrante de la décision.

Questions fréquentes sur le litige commercial entre entreprises

Comment régler un litige commercial entre deux entreprises ?

En commençant par sécuriser la preuve et vérifier le délai pour agir, puis en choisissant entre une résolution amiable (négociation, médiation, conciliation) et une voie judiciaire (mise en demeure, référé, injonction de payer, assignation au fond). Le bon choix dépend de la solidité de votre dossier, de la solvabilité de l'adversaire et de l'intérêt à préserver la relation commerciale.

Quel tribunal est compétent pour un litige commercial entre entreprises ?

En principe le tribunal de commerce ou le tribunal des activités économiques du lieu prévu par le contrat ou du domicile du défendeur. Une clause attributive de compétence ou une clause d'arbitrage peut toutefois désigner une autre juridiction, voire écarter le juge étatique.

Quel est le délai pour agir en cas de litige commercial ?

Le délai de prescription de droit commun est de cinq ans (article L110-4 du code de commerce), mais certaines actions obéissent à des délais spéciaux plus courts, comme la garantie des vices cachés (deux ans à compter de la découverte du défaut). Le point de départ du délai se discute souvent : une vérification précise s'impose avant toute démarche.

Faut-il un avocat pour un litige commercial ?

Devant la juridiction commerciale, la représentation par avocat est en principe obligatoire, sauf pour les litiges d'un montant inférieur ou égal à 10 000 euros et quelques procédures spécifiques (article 853 du code de procédure civile). Au-delà de l'obligation, l'intérêt d'un avocat se mesure surtout en amont : la stratégie initiale, qu'il s'agisse de la preuve, de la prescription ou du choix de la procédure, conditionne l'issue.

Comment obtenir un paiement rapide en cas de facture impayée ?

Lorsque la créance n'est pas sérieusement contestable, le référé-provision (article 873 du code de procédure civile) permet d'obtenir en quelques semaines une décision exécutoire condamnant le débiteur à payer. Si l'on redoute son insolvabilité, une saisie conservatoire décidée en parallèle sécurise le recouvrement en bloquant ses comptes ou ses créances.

Vaut-il mieux négocier ou engager une procédure ?

La réponse dépend du dossier. La négociation ou la médiation sont indiquées quand la relation doit se poursuivre, quand l'aléa judiciaire est réel ou quand la rapidité prime. La voie judiciaire s'impose quand l'adversaire temporise, quand sa solvabilité se dégrade ou lorsqu'un titre exécutoire est nécessaire. Les deux se combinent : une mise en demeure adossée à un dossier prêt à être plaidé demeure souvent le meilleur levier de négociation.

À noter : Cet article est rédigé à titre informatif et ne constitue pas un conseil juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour toute question spécifique.

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